Le temps est supérieur à l'espace

Quatre principes guident le pape François dans sa mission au service de l’Eglise. Ils ont déjà joué un rôle important quand il était encore jeune provincial des Jésuites en Argentine. Un de ces principes lui est particulièrement cher : « le temps est supérieur à l’espace ». Il l’évoque régulièrement dans ses discours et ses textes, par exemple dans les encycliques « Laudato si’ » (n° 178) et « La joie de l’Evangile » (n° 22-225).

Il faut reconnaître que la formule est un peu mystérieuse et difficile à comprendre. Etant donnée son importance, elle mérite quelques explications. En effet, elle constitue une clé pour mieux comprendre l’enseignement et l’action du pape François. Mais quel sens le pape donne-t-il aux termes « temps » et espace » ?

Le temps désigne les moments qui se succèdent, la fluidité de l’existence et la succession des évènements. Le temps n’est jamais fixe et personne ne peut l’arrêter. Il est impossible d’accumuler les heures et les minutes, de les inscrire sur un compte en banque. Il modifie tout ce qu’il touche. Ainsi le temps transforme l’enfant qui deviendra adolescent, adulte, vieillard. Il a partie liée avec l’inattendu et la liberté. Personne ne sait ce qui arrivera demain et personne ne connaît les défis qui l’attendent sur le chemin.

A l’opposé, l’espace signifie le cadre fixe qui peut être maîtrisé et contrôlé. L’espace de la maison peut être organisé, les meubles bien rangés, la voiture stationnée dans le garage.  Je peux embrasser d’un regard tous les livres d’une bibliothèque, bien que je ne puisse lire qu’un livre à la fois. On possède son espace, par exemple son appartement, et on peut installer une caméra ou une porte blindée pour le sécuriser. L’espace permet d’accumuler et il nourrit la volonté de tout contrôler.

Le pape met en garde contre la tentation d’accorder trop d’importance à l’espace. « Donner la priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. » (EG 223). Dire que le temps est supérieur à l’espace est une invitation à « initier des processus plutôt que de posséder des espaces. » Cette invitation se traduit alors par une série de déplacements à vivre. Il s’agit de déplacer la priorité donnée au court terme et au résultat immédiat vers le long terme et le résultat durable. Il s’agit de déplacer la recherche d’une prévision parfaite du futur vers l’accueil de l’inattendu. Il s’agit enfin de déplacer l’envie de posséder, de maîtriser et de contrôler vers la mise en mouvement et l’ouverture de processus qui seront poursuivis par d’autres personnes ou groupes.

Privilégier le temps sur l’espace suppose une certaine fragilité, celle de perdre le contrôle total, de se désapproprier du résultat de l’action réalisée, celle d’accepter un résultat différent de celui qui était attendu. C’est précisément cette fragilité qui fait place à l’émergence du nouveau. Tant qu’on reste dans la logique de la maîtrise et du contrôle absolu, on reste dans la répétition du déjà connu. La création n’a pas de place dans la plénitude et la perfection, elle prend forme quand on laisse un certain vide. A l’inverse de l’espace, le temps ne peut pas être possédé. Fabriquer est une manière de posséder l’espace, tandis que créer est une manière d’initier un processus. L’espace a partie liée avec le pouvoir, le temps est de l’ordre du service.

Le pape applique ce principe à tous les domaines de la vie. Il explique entre autre le regard qu’il porte sur les normes. Sans les remettre en question, par exemple dans la vie du couple et de la famille, le pape insistera sur les personnes et sur les chemins qui leur permettent d’avancer aujourd’hui. Ainsi le pape ne privilégie pas l’espace, notamment la norme, mais le temps, c’est-à-dire le cheminement et la croissance des personnes qui ne se font que dans la durée. L’éducation fournit un autre exemple parlant pour l’application de ce principe. « L’obsession n’éduque pas ; et on ne peut avoir sous contrôle toutes les situations qu’un enfant pourrait traverser. Ici vaut le principe selon lequel ‘le temps et supérieur à l’espace’. C’est-à-dire qu’il s’agit plus de créer des processus que de dominer des espaces…. Ce qui importe surtout, c’est de créer chez l’enfant, par beaucoup d’amour, des processus de maturation de sa liberté, de formation, de croissance intégrale, de culture d’une authentique autonomie. » (AL 261)

Un autre exemple peut être pris de la pastorale. Privilégier l’espace signifie d’être dans une pastorale de l’encadrement, de vouloir quadriller l’espace, de continuer à faire comme on a toujours fait, bien que les forces disponibles soient moindres et que l’épuisement guette les pasteurs. Cela signifie d’être dans une pastorale de l’entretien et sans souffle pour la créativité. D’après le pape François, la priorité n’est pas d’agir selon cette logique de l’espace, mais de privilégier le temps, c’est-à-dire d’initier une dynamique, lancer des initiatives nouvelles et sans vouloir tout maîtriser.

Bien sûr, on ne peut pas opposer le temps et l’espace. Le pape lui-même parle « d’espaces de rencontres » dont nous avons besoin. Mais en indiquant ce principe nouveau, il oriente l’Eglise autrement. Il n’est pas certain que fidèles et pasteurs en aient saisi tous les enjeux.

H.B.

 

 

 

 

 

 

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